Lieux festifs

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Auguste Renoir, Bal du moulin de la Galette, 1876, huile sur toile, H. 131,5 ; L. 176,5 cm, Paris, musée d’Orsay, RF 2739. Source : Wikipédia / Auguste Renoir
Henri de Toulouse –Lautrec, Le Moulin de la Galette, 1889, huile sur toile, H. 88,5 ; L. 101,3 cm, Chicago, Chicago Art Institute. Source : Chicago Art Institute



Deux images de fêtes, deux images que nous connaissons bien et que, pourtant, nous n’osons pas relier. D’une part Le Bal au moulin de la Galette chef d’œuvre impressionniste d’Auguste Renoir[1], d’autre part Le Moulin de la Galette, peinture amère de Toulouse-Lautrec[2]. Treize ans séparent ces deux peinture, mais plus que cela, c’est toute une volonté de description sociale qui change. Comme souligné dans la récente exposition Toulouse-Lautrec, résolument moderne[3], Renoir décrit les plaisirs d’une après midi, alors que Toulouse-Lautrec, nous montre, sur un fond de danses vacillantes, les figures de trois prostituées, surveillées par leur souteneur, assis derrière elles.

Le contraste entre ces deux peintures du même lieu festif permet de voir à quel point, la figure de la prostituée est fluide, « mouvante »[4], visible seulement à ceux qui veulent la voir, qui en lisent les codes. Cette fluidité est décrite par Richard Thomson[5] comme l’enjeu de la représentation de la prostituée hors des maisons closes, mettant en jeu à la fois l’ambigüité de la représentation tout autant que l’interprétation du public et des critiques. Mais au-delà des images produites et de leurs interprétations possibles, il s’agit aussi d’un enjeu de visibilité sociale, de fluidité et d’ambiguïté de statut.

Les lieux de fêtes ne sont pas destinés à être des lieux de prostitution mais des lieux de loisirs. Si la prostitution, non seulement les prostituées mais leur commerce, s’y immiscent, c’est de manière illégale. Les prostituées fréquentant ces lieux sont appelées « filles insoumises », car celles-ci ne sont pas soumises aux règles des maisons closes. Marchandes des quatre saisons, couturières, modistes, serveuses ou danseuses, elles ne se prostituent souvent ponctuellement, en marge de leur petit métier quand le besoin se fait nécessaire. Les ce type de prostitution occasionnelle se propage de 1870 à 1880 et prévaut en 1890. La prostitution est encadrée par des règles strictes définies par la législation. Les prostituées en maisons closes sont surveillées et contrôlées. Inversement, les « filles insoumises » œuvrent de manière illégale, ce qui peut donc leur causer des problèmes avec la police. C’est pourquoi elles recourent à un souteneur. Celui-ci veille, au moulin de la Galette, Toulouse-Lautrec associe dans sa représentation « deux figures de la loi […], le proxénète en sphinx des bas fonds et le municipal dont le képi joue ironiquement avec le haut de forme d’un noceur »[6]

Les lieux festifs, lieu de bal, de danse, de musique, cafés, bar, parcs, promenades, n’étant pas des lieux de prostitution par destination, tout un lexique de gestes et d’attitudes en usage dans ses lieux servant de signaux pour le client pourrait être dressé. Pour qui interprète les gestes, les attitudes, la « fille insoumise » est partout, parcours les rues à « l’heure du gaz »[7], les café, les restaurants, théâtres, cafés-concerts, bals et lieux de divertissements. Cependant, ce langage, code secret tout aussi fluide et flou que la prostituée dans les lieux de fêtes, est en partie insaisissable ou perdu. Il s’agira ici de décrire quelques lieux connus pour avoir été connu comme lieu de prostitution mais aussi de lire à travers les représentations de ces lieux la place occupée par les prostituées.


[1] Auguste Renoir, Bal du moulin de la Galette, 1876, huile sur toile, H. 131,5 ; L. 176,5 cm, Paris, musée d’Orsay, RF 2739.

[2] Henri de Toulouse –Lautrec, Le Moulin de la Galette, 1889, huile sur toile, H. 88,5 ; L. 101,3 cm, Chicago, Chicago Art Institute.

[3] Toulouse-Lautrec, résolument moderne, cat. exp. Paris, Grand Palais, 0 octobre 2019 – 19 janvier 2020, Paris, Musée d’Orsay / RMN, 2019.

[4] THOMSON, Richard, “Ambiguïté : filles publiques, espaces publics”, Splendeurs et Misères, images de la prostitution, 1850-1910, cat. exp. Paris, Musée d’Orsay, 22 septembre 2015-22 janvier 2018, Amsterdam, Van Gogh Museum, 19 février-19 juin 2016, Paris, Flammarion, Musée d’Orsay, 2015.

[5] THOMSON, Richard, “Ambiguïté : filles publiques, espaces publics”, Splendeurs et Misères, images de la prostitution, 1850-1910, cat. exp. Paris, Musée d’Orsay, 22 septembre 2015-22 janvier 2018, Amsterdam, Van Gogh Museum, 19 février-19 juin 2016, Paris, Flammarion, Musée d’Orsay, 2015.

[6] GUEGAN, Stéphane, « Plaisir Capital », in Toulouse-Lautrec, résolument moderne, cat. exp. Paris, Grand Palais, 0 octobre 2019 – 19 janvier 2020, Paris, Musée d’Orsay / RMN, 2019, p.110.

[7] Charles Baudelaire